Georges Ledormeur Georges Ledormeur est né le 12 septembre 1867 à Rouen. Il découvre les Pyrénées en 1894 à Tarbes. En 1901, il fonde la S.E.T (Société des excursionnistes tarbais). En 1904, il crée avec onze membres la section de Tarbes du Club Alpin Français. Il est le plus actif et le plus fervent des fondateurs de ces deux jeunes sociétés. Dans sa carrière de pyrénéiste, il a réalisé l'ascension de plus de 1500 sommets, dont 120 au-dessus de 3000 m. refuge Ledormeur
En 1926, Georges Ledormeur et la section du Club Alpin Français de Tarbes firent construire, dans la zone de Labassa, sur la piste du Balaïtous, le refuge qui porte son nom. Un édifice de type ogival sur les modèles de Tuquerouye et de Baysselance.
À partir de 1928, Georges Ledormeur met à profit son excellente connaissance des sommets et massifs pour publier son guide qui fit l'objet de nombreuses rééditions, Guide Ledormeur. Les Pyrénées Centrales - du Val d'Aran à la Vallée d'Aspe et réinvestit ses talents de dessinateur dans la Carte des Pyrénées centrales au 1/80.000e. En 1947, la 5ème édition du guide, abondamment enrichie, comptera 580 ascensions, 60 cartes-itinéraires, 90 excursions.
Il s'éteint le 22 mai 1952, et repose dans le petit cimetière de Gavarnie, dans le carré des montagnards célèbres, près de l'Abbé Gaurier, C.Passet, F.Bernat-Salles, Jean Arlaud.

Voici le récit d'une ascencion du mois de novembre 1902 (ou 1901 ?) de La Grande Fache qu'il situe à 3020m , d'après le N° 35 (Novembre 1902) du Bulletin Pyrénéen.


" Adossés à la solide cabane de Marcadau nous attaquons, sans hâte, les provisions de bouche, car, partis de Cauterets le matin même, nous devons, jusqu'au lendemain, camper au Pla de la Gole (altitude 1807m). Un rat superbe mange nos miettes. Sur ce plateau moutonné, des troncs de sapins morts, calcinés, foudroyés, jonchent le sol; le thermomètre accuse un degré et demi à 2 heures de l'après-midi et, en prévision d'une nuit glaciale, nous accumulons dans le logis tout le bois disponible.
ôtés naissent les brumes lentes mais inexorables; bientôt elles auront tout voilé. Nous allons en reconnaissance vers le sud, notant ça et là des points de repère et de retour chez nous, les derniers préparatifs sont menés rondement pour passer la nuit aussi confortablement que possible. Le souper se prolonge quelque peu, puis chacun prend le quart à son tour pour alimenter le foyer pendant que les autres cherchent en vain le sommeil réparateur que la fumée combat sans pitié ...
Cinq heures un quart; impatients de respirer l'air pur, nous disons adieu à l'hospitalière mais fumigatoire demeure qui nous a rendu méconnaissables: on dirait des charbonniers en grande tenue ! De rares étoiles percent le brouillard matinal, la terre durcie a reçu une légère couche de neige suffisante pour éclairer le chemin; peu à peu le voile se déchire, l'aube triomphante disperse les vapeurs refoulées vers le Nord et la crête de Péterneille, muraille énorme fermant la vallée ou prend naissance le gave de Marcadau, s'illumine aux premières lueurs de l'aurore.
Abandonnant le sentier muletier de Panticosa qui franchit le port de Marcadau, on passe près de la cabane de la Fache (2000m) pour gravir, à l'Ouest, de rudes déclivités, d'abord sur le cône d'éboulis, puis sur les escarpements calcaires et les gazons encore verts et, laissant à gauche la cascade bondissant sur les roches noirâtres, on atteind de petits laquets vert-bouteille et au-delà, le lac de la Fache complétement gelé. Le ravin large et comblé de pierrailles que la neige recouvre par places conduit au Col de la Fache (2738m) d'où la vue subite sur l'Espagne est réellement captivante; le vent d'Est souffle avec une violence inouïe, atrocement glacial, rendant la position intenable, mais en revanche son action épuratrice s'est fait ressentir sur le ciel que nulle vapeur ne trouble. Pour atteindre le sommet de la Grande Fache (3006m) il nous reste à escalader l'arête schisteuse qui se soude au col, bordée à droite et à sa gauche par de vertigineux précipices; les doigts meurtris par l'onglée, on s'élève avec peine par ce chemin accidenté, mais la récompense est là-haut, sur l'étroite cime, où nous débouchons à 10h. 20'.

Oh! Comme on oublie vite les difficultés vaincues lorsqu'on assiste à un pareil spectacle ! Qu'elles sont déjà loin les péripéties émouvantes de l'ascension !
Par cette froide matinée de novembre, le ciel est d'une pureté admirable; l'oeil plonge dans les profondes vallées où sommeillent les nombreux lacs que n'atteind pas le soleil; il fouille parmi cet océan de montagnes revêtues des plus brillantes couleurs de la palette, inquiet devant la prodigieuse quantité de pics aux noms sonores dont les profils lui sont familiers: c'est le pic d'Enfer (Quejada de Pundillos) avec ses trois glaciers, las Forquettas de Piedrafitta, le Balaïtous que flanque la Frondella, les pics du Midi d'Ossau et de Bigorre, le Vignemale toujours imposant, le Néouvielle, c'est ... il vaut mieux se taire, le silence s'impose, tout est merveilleux, sublime ! A l'Occident une étroite bande bleue s'étend à l'infini, on croit voir l'Atlantique.

A 11 heures, nous quittons à regret ce belvédère, rêvant de voir, un jour, quelque Russel établir en cet endroit un refuge aérien d'où l'on pourrait assister au coucher du soleil.
Si la montée était délicate, la descente est non moins scabreuse: les schistes désagrégés se détachent au moindre effort, la neige masque les contours de l'arête et les pierres dégringolent avec une facilité inconcevable. En temps ordinaire cette descente demande une heure, paraît-il, nous en mettons presque deux pour rejoindre le col où sont restés les sacs. Le Dr Dupin nous quitte pour revenir à Cauterets par le Marcadau et rentrer à Tarbes le soir même à bicyclette tandis que nous prenons Robach et moi, une direction opposée à la sienne.

Il s'agit de gagner par les voies les plus rapides, la haute vallée d'Azun. Dans le barranco tapissé de neige, on dévale à grandes enjambées quoique les pentes soient fortement accentuées et l'on débouche quinze minutes après sur la berge orientale du lac de Lanne-Contal, vaste croissant que la glace a figé; plus au Nord il y en a un autre où les eaux sont libres, mais d'ici il est caché par un barrage rocheux. Sous peine de remonter les à pic de la rive droite ou de s'enfoncer dans les épais talus neigeux de la rive gauche, il faut franchir ce mauvais pas. De son piolet Robach sonde l'épaisseur de la croûte glacée et, rassurés, nous nous lançons sur la perfide route, l'oreille au guet ... Glissez, mortels, n'appuyez pas !

Au-delà c'est encore barranco encaissé entre les autes parois de calcaire verdâtre, l'eau se fait jour par endroits, murmurant sous sa transparente carapace étrangement ornée de stalactites glacées; les roches émergent, luisantes de verglas, points d'appuis fuyants qui entravent la marche et nous obligent fréquemment à changer de bord; ce serait charmant si l'heure impitoyable n'avançait pas si rapidement.
Enfin la verdure reparaît; dans son large bassin de pâturages le lac de Campo-Plano, calme et sévère, reflète les dernières clartés du ciel assombri; au Sud le massif de Piedrafitta, marbré d'hermine, s'abaisse en un col qui nous mènerait en trois heures à Sallent; à l'Est la pyramide élègante du Soum de Baccimaille reçoit encore les caresses suprêmes du soleil. A cette minute crépusculaire le site est particulièrement mélancolique.

Ouvert entre la montagne de Las Clottes et le Cambalès, le col de la Peyre St- Martin (2295m) nous ramène en France; la montée dans les pierrailles est très douce jusqu'au sauvage défilé où une pierre gravée, portant le chiffre 312 surmontée d'une croix latine, semble indiquer la frontière.
Sur les flancs est du Bernard Perraou, le sentier se déroule interminable, dominant de très haut le torrent, dans lequel se déversent les lacs de Rémoulis; dans le fond d'Azun le brouillard monte épais et sournois et bientôt nous y plongeons à hauteur des cabanes de Labassa; la vue sur le Balaïtous est manquée mais ce qui ne rate pas c'est qu'en peu d'instants nous perdons le chemin.
S'imagine-t-on cette situation absolument dépourvue de charmes: être surpris par la nuit et le brouillard dans les éboulis du chaos de Montmaou ! On monte, on descend, on glisse à chaque pas, on avance à tâtons, trébuchant sans cesse, pataugeant dans l'eau invisible, évitant, grâce à la lanterne vénitienne qui nous éclaire, de disparaître dans les trous aussi profonds que nombreux, et cela pendant deux heures consécutives !

Jadis, quand les marins de Chistophe Colomb aperçurent la terre si longtemps désirée, leur allégresse n'égalait pas celle qui s'empare de notre âme lorsque nous retrouvons la cabane de Doumblas qui, en l'occurence, prend l'aspect d'un féerique palais. Sauvés, merci mon Dieu !
Devant la porte de cet asile auquel un volumineux rocher sert de toiture, se trouve en quantité du bois sec, du charbon, des copeaux pour allumer le feu; à l'intérieur rien ne manque, pas même la petite armoire que Robach transforme en chambre noire pour recharger son Mackenstein.
Et dans la grande paix nocturne, au sein de ce désert dont le bruit des cascades rompt le silence, nous implorons Morphée, en révant au lac de Migouélou ou nous irons demain.
"